Le
musée Picasso est une aventure où se
mêlent, comme dans un concert, les joies et les
douleurs, les découragements et les exaltations
: c’est une passion. Visiteurs, qui ne distinguez
pas le musée Picasso du château d’Antibes,
vous sentez confusément l’existence d’un
drame de famille, un équilibre difficile et toujours
menacé : l’intrusion du musée dans
le château : Silence et Magie. Le château
d’Antibes, poétique, sérieux et plein
de gaîté, comme la mer à laquelle
il appartient, lac de noblesse et de pauvreté,
a reçu un jour Picasso, grand seigneur vélasquésien,
et cette magie n’a pas été découragée.
Ce n’est pas à comprendre, c’est à prendre
ou à laisser.
Dor de la Souchère
Fondé sur l’ancienne acropole de la ville grecque d’Antipolis, castrum romain, résidence des évêques au Moyen Âge (de 442 à 1385), le château Grimaldi fut habité à partir de 1385 par la famille monégasque qui lui donna son nom. Luc et Marc de Grimaldi, capitaines d’arbalétriers au service de la reine Jeanne, reçoivent en fief ce domaine par acte du 27 mai 1383. Ils y font souche jusqu’en 1608, date de l’obtention par Henri IV et Sully du rachat à Alexandre de Grimaldi du château, seigneurie, terre, ville et port d’Antibes au profit de la couronne de France.
Devenu demeure du gouverneur du Roi, puis à partir de 1792, hôtel de ville, le bâtiment se transforme en caserne en 1820, marquant ainsi la prise de possession des lieux par le Génie militaire jusqu’en 1924. Les derniers temps, le bâtiment sera peu à peu laissé à l’abandon.
Professeur de français, grec et latin au lycée Carnot à Cannes depuis 1921, Romuald Dor de la Souchère commence en 1923 ses recherches archéologiques à Antibes et notamment dans les établissements militaires. Il découvre l’importance des vestiges de l’occupation gréco-romaine dans la région et, parallèlement, s’intéresse à la mise en vente du château par les Domaines. Le 29 mars 1924, Dor de la Souchère crée la société des Amis du musée d’Antibes, sous le titre de « Groupe ligurien d’Études historiques et archéologiques » qui a pour objet de fonder un Musée historique et archéologique et de travailler à faire connaître le passé de la région.
En 1925, le château des Grimaldi, dont l’État fixe le prix à 80 000 francs, est acheté par la ville d’Antibes avec le concours de soixante souscriptions lancées à l’initiative de la société des Amis. Le château devient ainsi le musée Grimaldi avec pour premier conservateur, Romuald Dor de la Souchère. Trois ans plus tard, le bâtiment est classé monument historique. En septembre 1945, Pablo Picasso se rend au musée Grimaldi à l’occasion de l’exposition de peintures d’enfants anglais, organisée par le British Council, première exposition après les six années de fermeture due à la guerre.
À partir d’août 1946, Picasso réside avec sa jeune compagne, Françoise Gilot, chez l’imprimeur Louis Fort à la villa Pour toi sur le port de Golfe-Juan. Sculpteur et photographe, Michel Sima se trouvant en relation avec Romuald Dor de la Souchère et qui connaissait Pablo Picasso, « un jour sur la plage, eut l’idée de lui demander un petit dessin pour le Musée. Picasso, comme de coutume, se laisse emporter par son élan, accepte en principe, mais manifeste ensuite le désir de visiter d’abord le Musée. » (Jaime Sabartés dans Picasso à Antibes, René Drouin, éditeur, 1948)
Romuald Dor de la Souchère lui propose d’utiliser une partie du château comme atelier et plus précisément la grande salle, dite salle des gardes de l’aile sud du second étage. En 1928, cette salle accueillait des oeuvres d’artistes tels que Roger Bissière, Pierre Bonnard, Maurice Denis, Henri Lebasque, Paul Signac, Maurice Utrillo, Kees Van Dongen, Maurice de Vlaminck… pour l’exposition Maîtres et jeunes contemporains (22 juillet - 22 août 1928), première exposition de peinture moderne organisée au musée.
Picasso, enthousiaste « Je ne vais pas seulement peindre pour moi ici. Je vais vous décorer le musée. » (Françoise Gilot dans Vivre avec Picasso, éditions Calmann-Lévy, 1965), travaille au château de la mi-septembre jusqu’à la mi-novembre 1946 et réalise de nombreuses oeuvres, dessins et peintures dont Les Clés d’Antibes, sur un pan de mur de la salle. En septembre 1947, l’artiste peint également au musée Ulysse et les sirènes.
Les peintures et supports inhabituels (ripolin, fibrociment, contreplaqué…) qu’il utilise, rendent compte de la pénurie de cette période d’après-guerre mais avant tout de l’étonnant dépassement de l’homme face à celle-ci et de la formidable propension de l’artiste à expérimenter de nouveaux matériaux. Les images qu’il y réalise disent toute la joie de vivre dans un pays à nouveau libre.
À la suite de son séjour en 1946, Pablo Picasso laisse en dépôt à la ville d’Antibes : 23 peintures (ripolin, fusain, graphite sur fibrociment, bois ou toile réutilisée) et 44 dessins. Parmi les peintures les plus célèbres : La Joie de vivre, Satyre, faune et centaure au trident, Le Gobeur d’oursins, La Femme aux oursins, Nature morte à la chouette et aux trois oursins, La Chèvre… Quant aux dessins, les ensembles les plus représentatifs sont la Suite Antipolis, les Têtes de faune, les Études pour une figure féminine…
Le 22 septembre 1947 voit l’inauguration officielle de la salle Picasso au premier étage, accompagnée d’un premier accrochage des oeuvres d’Antibes dans les salles ouest, en présence d’une foule importante, premier événement qui célèbre le séjour de l’artiste au musée.
Le 7 septembre 1948 marque l’ouverture au public du nouvel accrochage, Picasso : Céramique – Peinture – Dessin. Cette exposition confirme l’enrichissement significatif de 78 céramiques réalisées à l’atelier Madoura de Vallauris. Au nombre de ces pièces originales, les plus connues s’avèrent Tanagra à l’amphore, Taureau debout, Chouette ovoïde, Échassier, Condor, Cabri couché…
Le 13 septembre 1949, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition « Tapisseries françaises », de nouvelles salles consacrées aux peintures, céramiques et dessins de Picasso sont ouvertes au public.
En 1950, 2 sculptures (Tête de femme au chignon, 1932 et Tête de femme aux grands yeux, 1931-1932) complètent cette collection.
Le 23 février 1957, Pablo Picasso reçoit officiellement le titre de Citoyen d’honneur de la ville d’Antibes au cours d’une cérémonie organisée au château Grimaldi.
Par délibération du Conseil municipal en date du 27 décembre 1966, la ville d’Antibes rend de nouveau hommage à Pablo Picasso et le château Grimaldi devient officiellement musée Picasso, premier musée consacré à l’artiste.
En 1991, la dation Jacqueline Picasso autorise un nouvel enrichissement des collections Picasso, constitué de 4 peintures, 10 dessins, 2 céramiques et 6 estampes. De 1952 à 2001, différents dons et achats permettent l’acquisition d’oeuvres sur papier, de gravures et de tapisseries de Pablo Picasso.
Les oeuvres de Nicolas de Staël présentées au musée témoignent du séjour du peintre à Antibes, de septembre 1954 à mars 1955. Durant cette période, il réalise aussi bien des natures mortes que des marines, des paysages ou des ateliers. Un premier don est consenti par sa veuve au musée Picasso après l’exposition consacrée à l’artiste en 1955. À partir de 1982, avec le concours notamment du Fonds régional d’acquisition pour les musées, la ville acquiert des oeuvres importantes de sa dernière période, accompagnées de dessins de 1954.
En 2001, une donation effectuée par la Fondation Hans Hartung et Anna-Eva Bergman permet l’ouverture de deux salles, au rez-de-chaussée du musée. Un accrochage permanent propose un parcours dans l’oeuvre de chacun de ces artistes sur plusieurs décennies.
La collection d’art moderne, commencée en 1951 par Dor de La Souchère, a été créée à partir de dons exceptionnels consentis par les artistes qui ont exposé au musée et par des acquisitions faites au cours des années par la ville d’Antibes. Elle a, au cours du temps, été developpée par les conservateurs qui lui ont succédé, Danièle Giraudy et Maurice Fréchuret. Des artistes importants appartenant aux grands courants de l’art des XXe et XXIe siècles sont représentés : Arman, Atlan, Balthus, Ben, Bioules, Bloch, Buraglio, Bury, Calder, Cane, Castellas, César, Chillida, Clavé, Combas, Corneille, Crotti, Debré, Dezeuze, Ernst, Gleizes, Goetz, Hantaï, Hartung, Jaccard, Klein, Leppien, Magnelli, Malaval, Mansouroff, Mathieu, Meurice, Modigliani, Music, Picabia, Pincemin, Raynaud, Raysse, Sarkis, Spoerri, Viallat, etc.
Sur la terrasse du musée Picasso est visible en permanence une remarquable collection de sculptures de Germaine Richier. D’autres artistes y sont représentés : entre autres, Joan Miró, Bernard Pagès, Anne et Patrick Poirier