Dominique Sassi, la rencontre avec Picasso a façonné ma vie

Le céramiste antibois a passé plus de 20 ans au côté du Maître dans l’atelier Madoura. Une intimité créatrice marquée de respect, de pudeur et de tendresse. Dominique Sassi nous fait revivre cette époque flamboyante lors d’une interview au coeur du saint des saints, le musée Picasso d’Antibes.

2017 Infoville 53“ La rencontre pourrait avoir lieu dans la salle des poteries du musée, près de la petite fenêtre d’où l’on voit la mer…”. Ce fut là, la seule exigence posée par Dominique Sassi pour accepter de nous livrer quelques-uns  des précieux souvenirs laissés par plus de 20 années de création auprès de Pablo Picasso…
Dans l’encadrement de ladite fenêtre, les yeux rivés vers l’immensité de la Méditerranée, le céramiste semble ébahi : “Ici, la mer créatrice de notre civilisation vient se jeter au pied du musée... Elle porte sur ses flots, la source d’inspiration de Picasso. La Grèce, la Rome, l’Afrique… toutes ces civilisations qu’il a visitées”.
Dominique Sassi a été céramiste, mais il aurait aussi bien pu être poète ou conteur... Fils d’horticulteur du quartier du Lauvert à Antibes, il a pour sa ville un attachement profond. Une enfance laborieuse et très heureuse passée au milieu des champs de fleurs.
“À l’adolescence, j’aimais m’asseoir pour rêver sur un pont au pied d’un grand vallon planté d’arbres superbes. J’avais remarqué que parfois passait une longue voiture avec des roues aux rayons étincelants. C’était une Hispano-Suiza avec un chauffeur et un personnage assis à l’arrière. La voiture filait... J’ai appris par mon professeur particulier qu’il s’agissait de Picasso qui rendait visite à une dame qui habitait le quartier, Catherine Hutin”.
Deux ans plus tard, à 17 ans, Dominique Sassi, alors élève d’une école de céramique à Cannes, entrait pour la première fois chez Madoura, l’atelier de Picasso à Vallauris... Jusqu’à sa mort, en1973, Dominique a côtoyé le maître…
“Il faut imaginer l’atmosphère extraordinaire qui régnait dans cet atelier de poussière, de chaleur avec le four à bois et la forte odeur de soufre. Picasso se plaisait dans cette ambiance de labeur et répétait à l’envi : “je suis un ouvrier !”. Autour de lui, une petite équipe resserrée... il y avait Jules Agard, célèbre tourneur de Picasso ; Suzanne Ramié, la patronne de cette belle maison ; mon compagnon céramiste, Yvan Oreggia et, Jean, fils de M. Ramié.
“On entendait le moteur de sa belle voiture arriver dans la cour sud de l’atelier. Picasso s’installait, regardait les étagères garnies de pièces. Il avalait tout ce qu’il voyait. En une matinée, il était capable de tout prendre pour réaliser des plats, des formes, des vases, des pichets, etc. À tel point qu’on n’avait plus rien à lui offrir..”.
Ce qui était moins drôle en revanche, c’était la pénurie de pièces liée à la boulimie créatrice du maître et qui n’allait pas sans poser de problèmes financiers... “C’est Picasso lui-même qui a trouvé la solution. Un jour il nous a dit pourquoi ne pas créer une édition limitée de certaines pièces.” Et pendant ces longues années, Dominique Sassi a réalisé ces doublons numérotés sous l’oeil puissant et scrutateur de Picasso.
2017 Infoville 53 2“J’avais deux tournettes. D’un côté l’original et de l’autre la pièce du maître. La reproduction devait être parfaite... En quelque sorte, j’étais le scribe de Picasso... Un jour où j’étais en train de réaliser un plat Corrida, il est venu vers moi et m’a dit avec un petit sourire : “tu fais mieux que moi...” J’ai immédiatement compris que j’avais commis une erreur dans la reproduction... Picasso c’était ça aussi, du tact et beaucoup de délicatesse. Quand il était présent, un grand silence régnait dans l’atelier : Nous nous faisions très discrets mais il fallait veiller en permanence à ce qu’aucune couleur ne manque sur sa palette. Jamais ses céramiques n’ont porté la trace de la mort, de la douleur ou de la tristesse comme certaines de ses toiles… Les céramiques c’est la période flamboyante, les danses des faunes, les scènes extraordinaires de mythologiques ou de tauromachie”.
Picasso a bouleversé toutes les techniques classiques en mélangeant des couleurs, des terres, des émaux pour faire des oeuvres qui normalement auraient dû casser à la cuisson... avec Picasso ça marchait...
“Cette rencontre a façonné ma vie, j’étais comme imbibé de lui. J’ai conservé sa grande humilité et sa force de travail. D’ailleurs, on ne se sépare jamais de Picasso, car un génie ne meurt jamais...”.

Portrait à retrouver dans l'Infoville n°53 pages 14-15

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